EQO est parti d'une gêne très concrète, puis d'une question toute simple. Elle en a appelé une autre, puis une autre. Ce cheminement a conduit à une proposition de loi conçue comme une architecture à examiner.
Fabriquer et utiliser un smartphone sur sa durée de vie représente de l'ordre de 80 kg de CO₂e. Un vol, des centaines de kilos. Ces chiffres ne parlent pas. 80 kg de carbone, sur quoi ? Beaucoup ? Peu ? Impossible à dire.
Pour se représenter une quantité, il faut deux choses : un budget auquel la rapporter, et des ordres de grandeur familiers. Le climat n'offrait ni l'un ni l'autre. Tout est parti de là : les fabriquer.
Comment rendre le carbone aussi lisible qu'un prix ?
Produire, c'est répondre à une demande. Derrière chaque chaîne de production, il y a finalement un bien ou un service destiné à être consommé ou utilisé. Le carbone d'un achat ne se limite donc pas à ce qui est émis pendant l'usage : il comprend tout ce qui a été émis pour extraire les matières premières, fabriquer le produit et le transporter. Il est déjà présent avant même la vente.
Chaque achat porte donc une empreinte invisible. Restait à la rendre visible.
L'essentiel du carbone d'un produit est déjà émis avant même qu'on l'achète.
Pourquoi tant de carbone ? Parce que toute production suppose de l'énergie, et qu'une énergie s'est imposée à toutes les autres.
Si la trajectoire actuelle se poursuit, la France devrait se préparer à un réchauffement pouvant atteindre +4 °C en 2100. Quelques degrés peuvent sembler peu. Pourtant, à l'échelle de la planète, 5 à 7 °C seulement séparaient le climat actuel du dernier âge glaciaire.
Le plus grave n'est pas l'ampleur, c'est la vitesse.
Que veut dire « un climat qui se déplace » ? En se réchauffant, une région prend peu à peu le climat qui régnait plus au sud ; celui que vous connaissez, lui, remonte vers le nord. On peut donc mesurer le réchauffement non pas en degrés, mais en distance parcourue chaque année. C'est une façon très concrète d'en voir l'effet, et de le comparer à ce que le vivant peut suivre. Car une forêt n'avance qu'à la vitesse de ses graines.
La question devient alors très concrète : combien peut-on encore émettre ?
Les puits de carbone naturels, océans et forêts, absorbent chaque année de l'ordre de 20 gigatonnes de CO₂. En première approximation, émettre durablement davantage fait monter le CO₂ dans l'atmosphère. En partageant cet ordre de grandeur entre les 8,5 milliards d'humains attendus en 2030, on obtient un budget individuel de référence de l'ordre de 2,5 tonnes par personne et par an.
Les 2,5 tonnes sont donc un choix de construction du mécanisme, proche de cet ordre de grandeur, et non un seuil physique exact au-delà duquel le climat basculerait. L'important n'est pas le chiffre à la décimale près, mais qu'il existe enfin un budget commun, et qu'il diminue.
Pourquoi viser aussi bas ? Parce que les risques ne sont pas proportionnels : ils s'aggravent avec chaque fraction de degré supplémentaire.
Chaque dixième de degré compte : plus le réchauffement augmente, plus les dommages s'aggravent et plus les possibilités d'adaptation se réduisent.
Ordre de grandeur simplifié (absorption : Global Carbon Budget ; population : ONU), destiné à fixer un budget individuel de référence, et non une définition exhaustive de la neutralité carbone. La courbe est qualitative : le GIEC établit que les risques croissent avec chaque fraction de degré, sans forme chiffrée reprise ici. L'unité EQO et le budget de 25 000 EQO sont définis par la proposition de loi.
2,5 tonnes reste abstrait. Mais un budget de 25 000, on voit tout de suite ce que c'est. Il suffit de créer une unité pour changer d'échelle sans rien changer au fond.
Et l'ordre de grandeur tombe juste : 25 000, c'est aussi celui d'un revenu annuel médian en France (autour de 25 000 € par an). Le rapprochement est fortuit, mais il aide : c'est un repère que chacun sait situer.
Tout à coup, le carbone devient un nombre qu'on manipule, comme un salaire ou un loyer.
En appliquant cette unité aux achats du quotidien, les ordres de grandeur deviennent directement comparables — de la baguette au smartphone, du train à la voiture.
Ordres de grandeur, Base Carbone ADEME, Impact CO₂ pour le smartphone et simulateur EQO. Le résultat exact dépend du produit, de son usage et de la méthode retenue.
Deux prix se dessinent alors pour un même achat.
Ce second coût est aujourd'hui largement invisible dans la transaction : ses conséquences sont supportées collectivement, à travers les dommages climatiques et les dépenses nécessaires pour s'y adapter.
C'est l'objection qui vient aussitôt : le produit est en rayon, son carbone est déjà émis. Elle mérite mieux qu'un haussement d'épaules, parce qu'elle est à moitié vraie.
Le produit est là, en rayon, son carbone est déjà émis. Y renoncer seul n'y change rien.
Ce qui est en rayon aujourd'hui a été produit parce que des produits semblables ont été achetés hier. Les achats d'aujourd'hui décident de ce qui sera produit demain.
Voilà le plus pernicieux de la consommation : elle repose sur des choix individuels dont chacun paraît insignifiant, mais dont la somme, multipliée par des milliards, décide du climat des générations suivantes. Chaque choix paraît raisonnable pris isolément ; leur addition peut pourtant conduire à une trajectoire collectivement insoutenable.
Puisque les achats dirigent la production, et que les capacités de consommation sont très différentes, une régularité s'impose : en moyenne, le carbone suit l'argent. Plus on a de moyens, plus on achète, plus on émet.
Ordre de grandeur : les 10% les plus aisés émettent environ quatre fois plus que les 10% les plus modestes (rapport d'environ 3,9 retenu par le modèle EQO, cohérent avec les travaux de Pottier, 2020, et de l'OFCE).
Or les dommages, eux, sont collectifs. Et ils frappent d'abord ceux qui ont le moins de marge pour s'y adapter : ceux qui ont le moins contribué au problème en seront les premières victimes. À ce stade, l'écologie n'est plus une préoccupation morale, c'est le prix du panier.
Pourquoi une facture si lourde ? Parce qu'un climat déréglé rend la nature moins productive : récoltes plus incertaines, eau plus rare, chaleur qui pèse sur tout. Il faut alors investir davantage pour maintenir les mêmes services : irriguer et protéger les cultures, adapter les bâtiments et les réseaux, se protéger de la chaleur, des inondations ou du manque d'eau, assurer des risques croissants. Une partie de ce que la nature fournissait gratuitement devient plus difficile, ou plus coûteuse, à obtenir.
Le prix en euros ne reflète que très partiellement le coût climatique d'un produit. La fiscalité de l'énergie ou le marché européen du carbone en internalisent déjà une part. Mais tant que ce coût reste largement extérieur à la transaction, rien ne garantit qu'un choix économiquement rationnel soit compatible avec le budget carbone. Et l'économie récompense spontanément la production et la consommation supplémentaires.
Ce que le produit coûte à votre portefeuille, aujourd'hui.
Ce que le produit coûte au climat commun, et que tout le monde paiera plus tard.
Le prix seul ne suffira donc pas.
Afficher ce prix en EQO serait déjà utile. Mais l'information seule ne fixe aucun volume. Pour rendre la trajectoire contrôlable, le projet propose donc un budget d'EQO distribué à l'avance, dont chaque évolution peut être publiée et auditée.
L'idée devient alors concrète : verser à chacun, chaque année, une dotation d'EQO, qui diminue progressivement jusqu'à 25 000 en 2050. Et faire en sorte que chaque achat se règle à la fois en euros et en EQO.
Chaque personne reçoit la même dotation, qui diminue régulièrement pour atteindre la cible de 25 000 EQO en 2050. Ordre de grandeur ; le point de départ est proche de l'empreinte moyenne actuelle.
Une fois les grandes lignes du mécanisme posées, la recherche documentaire a révélé une filiation inattendue : la « carte carbone », aussi appelée « allocation carbone personnelle » ou « compte carbone ». Le raisonnement avait retrouvé, par un autre chemin, une famille de propositions élaborée depuis les années 1990.
À l'exception du nom et de l'unité EQO, les grandes briques du projet appartiennent donc à une histoire déjà riche : rendre visible l'empreinte des achats, attribuer à chacun une dotation égale, faire décroître son volume global et permettre les échanges. Cette parenté est une force. Elle permet de s'appuyer sur plusieurs décennies de travaux, de critiques et de scénarios.
Au Royaume-Uni, le dispositif a fait l'objet d'un véritable programme de recherche et d'une étude gouvernementale de préfaisabilité en 2008. En France, des chercheurs et plusieurs collectifs s'en sont saisis. L'association Allocation Climat a notamment publié une étude de faisabilité approfondie et continue d'explorer les formes concrètes que pourrait prendre une allocation individuelle.
Ces contributions ont surtout progressé dans des cercles spécialisés. Elles ont constitué la matière du débat ; l'étape suivante consiste à la rendre accessible, à la confronter publiquement et à inviter les responsables politiques à se positionner. C'est le rôle que le projet EQO cherche aujourd'hui à jouer.
En construisant le simulateur, une propriété intéressante apparaît. Avec les empreintes et les prix retenus, l'achat et la revente d'EQO produisent souvent un transfert des profils les plus émetteurs vers les plus sobres — en moyenne des plus aisés vers les plus modestes. Ce résultat doit être testé avec d'autres hypothèses et sur les situations contraintes.
L'argent va du gros consommateur vers le plus sobre. La contrainte écologique devient aussi un mécanisme social.
Les chiffres de cette page sont des ordres de grandeur, arrondis pour la lecture. Ceux destinés à durer sont calés sur le simulateur EQO et sa méthode. Principales références :
Carte carbone et travaux antérieurs : Antonin Pottier, « Carte carbone : les arguments pour en débattre », Revue d'économie politique, 2022 (article et DOI) ; association Allocation Climat (présentation du projet, rapport de faisabilité, 2021). Ces références documentent l'histoire du dispositif, ses variantes et les questions techniques, économiques et politiques qui restent à instruire.
Budget individuel de référence : de l'ordre de 20 gigatonnes de CO₂ absorbées chaque année par les puits naturels (Global Carbon Budget), réparties sur les ~8,5 milliards d'humains attendus en 2030 (ONU), soit de l'ordre de 2,5 t par personne. Ordre de grandeur simplifié ; les 2,5 t (25 000 EQO) sont le budget retenu, arrondi, par le mécanisme. Empreinte moyenne des Français : ADEME (impactco2.fr, agirpourlatransition.ademe.fr).
Facteurs carbone des achats : Base Carbone ADEME. Électricité : mix français, très peu carboné (RTE, Bilan électrique) ; sa valeur varie selon la méthode retenue.
Essence : ~2,3 kg CO₂ par litre à la combustion (référentiel ADEME), plus les émissions d'extraction et de raffinage. Plastique : ~2 à 3 kg CO₂e par kilo produit. Smartphone : 80,2 kg CO₂e par unité, fabrication, distribution, usage et fin de vie inclus (Impact CO₂, étude ADEME–ARCEP mise à jour en 2025), arrondis à 800 EQO pour l'affichage.
Empreinte selon le revenu : rapport d'environ 3,9 entre déciles extrêmes (modèle EQO), cohérent avec Pottier (2020) et l'OFCE.
Repère du revenu médian : salaire net mensuel médian d'environ 2 190 € en 2024 (INSEE), soit un ordre de grandeur de 25 000 € par an. Le budget de 25 000 EQO n'a aucun lien de construction avec ce montant : c'est une coïncidence d'échelle, utile seulement pour se représenter le nombre.
Vitesse de déplacement des climats : méthode de Loarie et al. (2009, Nature), le rythme de réchauffement rapporté au gradient spatial de température (médiane des terres émergées, 55 km/°C). Rythmes de réchauffement passés d'après EPICA Dome C (Jouzel et al., 2007) ; réchauffement actuel et projection (+3 à +4 °C) d'après le GIEC et CMIP6 (SSP3-7.0). Vitesses de migration des arbres et des animaux : ordres de grandeur issus de la littérature (dont Chen et al., 2011).
Réchauffement : jusqu'à +4 °C en France en 2100 sur la trajectoire de référence pour l'adaptation (TRACC, Météo-France) ; un écart de 5 à 7 °C sépare le climat actuel du dernier maximum glaciaire (GIEC). Population 2030 : ONU.
De ce raisonnement sont nés un simulateur chiffré et une proposition de loi. Leur publication ouvre maintenant le travail d'examen, le débat citoyen et le positionnement des responsables politiques.